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TÉLÉVISION – “Les temps ont changé, vous le savez bien”. Cette mise en garde amicale de Thierry Ardisson en 1990, Gabriel Matzneff l’a sans doute longtemps ignorée. “Je ne pensais absolument pas que notre discussion allait… allait… euh…”, se retrouva à bredouiller l’écrivain quand, après des années de bienveillance, une question sans détour lui a finalement été posée par un journaliste de télévision. Un coup de grâce tardif, porté dans l’émission “Stupéfiant” par Guillaume Auda, le 22 janvier 2018 sur France 2. Confronté en bout de course à ses écrits “paraissant banaliser la prostitution infantile”, l’auteur de livre “Les moins de seize ans” a préféré vanter ses qualités littéraires au lieu de répondre s’il se sentait ou non hors-la-loi, renvoyant la problématique à ses avocats. 

Des années durant, les intervieweurs télé de Gabriel Matzneff ont salué son talent, encensé son libertinage, ignoré la polémique. “Dans les années 70 et 80, la littérature passait avant la morale, aujourd’hui, la morale passe avant la littérature. Moralement, c’est un progrès. Nous sommes plus ou moins les produits intellectuels et moraux d’un pays et, surtout, d’une époque”, se défend aujourd’hui Benard Pivot qui jadis sur le plateau de son émission “Apostrophes” riait de bon cœur en lisant les prouesses sexuelles de l’auteur avec des mineurs… avant qu’une chroniqueuse québécoise, Denise Bombardier, ait osé exprimer son dégoût

L’écrivain se vantait “des choses très gentilles” dites sur ses romans

“Je ne porte pas un jugement moral”, rassurait Thierry Ardisson qui flairant le scandale en devenir, n’a cessé de lui trouver des excuses. “Moi, je préfère quand vous dites qu’à 14 ou 15 ans, au XVIIe siècle les filles étaient mariées. Voilà, comme cela, c’est simple, non ?”, arguait l’animateur de “Tout le monde en parle” en 1990 tandis que son complice Baffie grinçait déjà des dents. Une dizaine d’années plus tard, Franz-Olivier Giesbert s’adressant à Gabriel Matzneff résumait ainsi la situation du moment : “Il y a quelques décennies, vous étiez célébré et aujourd’hui vous êtes presque mis à l’index”. On y était “presque”, mais la télévision allait lui offrir encore quelques années de répit.

C’est ainsi qu’en 2015, l’émission “La Grande Librairie” sur France 5 n’a trouvé à dire que “des choses très gentilles sur mes 9 romans”, comme Gabriel Matzneff l’a lui-même remarqué sur le plateau de François Busnel. Une idolâtrie prolongée sur Paris Première où le chroniqueur David Abiker évoquait début 2017 “une incroyable pulsion de vie dans l’écriture de Matzneff” qui lui a “toujours donné envie de boire, de lire et de baiser”, bien qu’il ne partage “pas les mêmes goûts que lui”, s’empressait-il d’ajouter.

“Le lire aujourd’hui c’est différent puisque le contexte a changé” nous répond aujourd’hui David Abiker. Le contexte? Des accusations de pédophilie visant Gabriel Matzneff qui secouent depuis quelques jours le milieu littéraire parisien. L’éditrice Vanessa Springora, auteure du livre “Le consentement” à paraître le 2 janvier, y dénonce l’emprise dans sa jeunesse qu’a exercé sur elle Gabriel Matzneff et la complaisance des médias à l’égard de l’homme de lettres.