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AMITIÉ – James C., 28 ans, était entouré d’amis quand il était enfant mais, après le lycée, ces liens forts se sont progressivement relâchés. Aujourd’hui, il avoue n’avoir quasiment plus d’amis (il faut dire qu’il vient de déménager pour son travail) et l’idée de s’en faire de nouveaux l’angoisse.

“Franchement, mon plus gros problème actuel, c’est d’oser faire le premier pas”, dit-il. Comme d’autres hommes cités dans cet article, il a demandé à garder l’anonymat. “Je n’aurais jamais cru que j’aurais la même pression pour me faire des amis aujourd’hui que pour trouver une copine quand j’avais 16 ans!”

À l’époque, demander à une fille qui lui plaisait de sortir avec lui le rendait nerveux. Aujourd’hui, il “n’ose pas proposer d’aller boire une bière à l’un des types de [s]on équipe de frisbee”, avoue-t-il.

Sa petite amie tente de le convaincre de sortir de sa coquille, d’envoyer un texto à un voisin pour l’inviter à boire un verre ou de militer en politique pour rencontrer des gens qui partagent ses opinions. Mais, pour l’instant, James n’a rien tenté de tout cela.

“Je vois bien qu’elle est consciente de mon isolement et que ça commence à lui peser aussi”, déclare-t-il.

Il n’est pas le seul à éprouver cette solitude. Aux États-Unis, les hommes blancs hétérosexuels sont ceux qui comptent le moins d’amis d’après une analyse portant sur vingt années, publiée en 2006 dans l’American Sociological Review. Dans l’Hexagone, 7% des Français déclarent ne pas avoir d’amis proches selon une étude TNS.

Cette “crise de l’amitié” n’a rien d’anodin, puisque la solitude et l’isolement social sont potentiellement mortels. Ceux qui ont des amis (surtout de vieux copains d’enfance) sont en meilleure santé à l’âge adulte. En vieillissant, nos liens sociaux se font plus rares et, quand on a déjà peu d’amis dans sa jeunesse, on s’expose à terme à l’isolement social, ce qui augmente le risque de différents problèmes comme les maladies cardiaques, les accidents cérébrovasculaires et le cancer.

Les études montrent que les hommes, au même titre que les femmes, aspirent à une intimité affective dans leurs relations amicales. Mais, comme beaucoup l’ont noté, notre image de la masculinité est en contradiction avec cette idée : à l’approche de l’âge adulte, un garçon se doit d’être impassible, de réprimer ses sentiments et de refouler toute émotion complexe.

La masculinité est censée laisser peu de place à l’intimité amicale. Pourtant, les hommes ont besoin de cette proximité. Même ceux qui ont des amis disent vouloir être plus proches d’eux, indique Robert Garfield, psychothérapeute et auteur de Breaking the Male Code: Unlocking the Power of Friendship (“Briser le code de la masculinité: libérer le pouvoir de l’amitié”, non traduit).

C’est au début du mariage ou d’une relation sérieuse que les hommes perdent le plus d’amis, ajoute-t-il. Et, avec l’arrivée des enfants, le réseau amical en prend un coup encore plus sévère.

“C’est une période qui peut plonger les hommes dans le désespoir. La vie professionnelle et l’épuisement sont, bien évidemment, les causes les plus communes. Mais le résultat, c’est que c’est dans leur phase d’évolution personnelle la plus intense que les hommes se retrouvent dépourvus d’amis qui pourraient les épauler.”

“Beaucoup d’hommes disent voir ou parler à leurs meilleurs amis tous les deux ou trois ans en « reprenant simplement leur relation comme si de rien n’était ».”- Robert Garfield, auteur et psychothérapeute.

Alors que les femmes ont tendance à cultiver les liens féminins et à préserver les amitiés de longue date, les hommes mettent plutôt leurs amis de côté, comme on remise ses cartes Panini dans une boîte, poursuit-il.

“Beaucoup d’hommes disent voir ou parler à leurs meilleurs amis tous les deux ou trois ans en “reprenant simplement leur relation comme si de rien n’était”. Or, deux ou trois ans, c’est long. On a le temps de tomber malade, de se marier ou divorcer, de perdre des êtres chers et d’avoir des problèmes au travail. Sans un contact plus régulier, une amitié ne peut pas s’épanouir.”

Qu’en est-il des homosexuels? Si l’étude de l’American Sociological Review montre que les hommes hétéros sont la catégorie de population la plus touchée par la solitude, les gays manquent tout autant de relations platoniques.  

“Nos recherches montrent que les hommes, gays comme hétéros, aspirent à des amitiés masculines fortes avec des liens affectifs solides”, affirme-t-il.

Pourquoi les hommes ont-ils un mal fou à se faire des amis au-delà de l’adolescence?

Pendant l’enfance, les garçons n’ont pas plus de difficultés que les filles à se faire des amis et à les garder. Niobe Way, professeure à l’Université de New York, a découvert dans ses recherches sur les amitiés adolescentes que les jeunes garçons sont aussi enclins que les filles à confier leurs pensées les plus troublantes et les plus profondes aux amis du même sexe.

Pourtant, un virage radical s’opère vers 15 ans, où les garçons affirment ne pas avoir besoin de tant d’amis, et en ont effectivement moins. À cet âge, ils craignent de plus en plus qu’une amitié proche avec d’autres garçons soit vue comme “un truc de filles” ou une chose associée à l’homosexualité, expliquait Niobe Way dans le New York Times en 2011.

“Ce n’est pas une interprétation personnelle. Les garçons sont conscients de la force de leurs relations. Ils affirment: “Je veux être avec lui, j’ai besoin de lui, il me manque. Mais on n’est pas des pédés!” Conséquence: en grandissant, ils sombrent dans la dépression.” Comme elle le notait, cela coïncide avec l’âge où le taux de suicide chez les garçons américains est quatre fois supérieur à celui des filles.

Ce qui est logique. Quand on vous pousse à vous montrer fort et impassible, vous finissez parfois par croire que vous n’avez pas de besoin du soutien affectif de vos amis.

“Je pense que si les hommes ont plus de mal à garder leurs amis, c’est parce qu’on ne leur apprend jamais à s’impliquer socialement et émotionnellement comme on le demande aux femmes.”- Behr, professeur d’anglais de 31 ans

Même son de cloche chez les adultes. John D., un gestionnaire immobilier de 34 ans, dit qu’en tant qu’homme marié, il a beaucoup d’amis qu’il voit en couple mais très peu de son côté. Il a l’impression qu’on lui a appris à avancer dans la vie seul (ou avec une femme à ses côtés).

“De ce que je vois, on apprend aux hommes qu’ils doivent être capables de tout faire par eux-mêmes, ce qui implique qu’ils n’ont besoin de personne. Je dois dire que le soutien émotionnel, je le cherche surtout auprès de ma femme. Je lui confie absolument tout. Elle m’a vu pleurer, en colère, elle a vu absolument toutes les facettes de ma personnalité.”

Behr, un professeur d’anglais de 31 ans, a un point de vue intéressant sur les modes de sociabilisation des garçons et des filles.

“Je suis transsexuel. Je vois donc les choses sous un autre angle que les hommes cisgenre. Je pense que si les hommes ont plus de mal à garder leurs amis, c’est parce qu’on ne leur apprend jamais à s’impliquer socialement et émotionnellement, comme on le demande aux femmes. On apprend aux filles à pendre en compte les sentiments des autres, se souvenir des dates importantes, s’occuper de contacter les gens et d’organiser des rencontres.”

D’après lui, l’organisation de la vie sociale fait partie des prérogatives féminines, tandis que les hommes entrent dans l’âge adulte sans maîtriser ces compétences. “Même s’ils veulent avoir des amis, ils ne savent pas comment faire”, dit-il.

Quand un homme manque d’amis, c’est sa femme qui en paie le prix

Dans nombre de relations, ce sont les femmes qui gèrent les activités sociales avec d’autres couples, qui encouragent leur partenaire à sortir entre copains. Surtout, elles sont leur pilier affectif, celui que les hommes sollicitent en toutes circonstances.

C’est ce que pensait l’autrice Erin Rodgers en 2016, lorsqu’elle a inventé le terme “emotional gold digger” (NdT: en référence aux femmes cupides, que l’on appelle les “gold diggers”) pour parler des hommes qui prennent sans compter. Son tweet a touché un point sensible et continue d’être rediffusé aujourd’hui. 

J’aimerais que le terme “gold digger” s’applique aussi aux mecs qui cherchent une femme pour assumer une grosse charge émotionnelle à leur place. 

Jackie Pilossoph, journaliste à Chicago Tribune, a été mariée pendant sept ans et anime aujourd’hui le groupe de soutien en ligne Divorced Girl Smiling. Au cours de son mariage, elle était chargée de jouer les coordinatrices d’activités sociales mais, pour nombre de femmes qui lui écrivent via son site, les choses vont encore plus loin. 

“Beaucoup de mes lectrices m’écrivent pour dire que leurs maris sont antisociaux et que ça affecte leur mariage. Si le couple finit par divorcer, la femme se retrouve avec plein d’amies, tandis que l’homme se sent souvent assez perdu et isolé.”

Jackie Pilossoph a constaté que la dépendance émotionnelle peut complètement ébranler un couple, et que passer du temps séparément est bénéfique.

“Je crois que quand un homme devient plus dépendant de sa femme, pas seulement socialement mais aussi parce qu’il s’habitue à ce qu’elle fasse tout à sa place, celle-ci commence à lui en vouloir et perd un peu de son estime pour lui”, déclare-t-elle.

Avons-nous une vision faussée des amitiés masculines?

On sait à quoi ressemble la vie d’un homme sans amis, mais qu’est-ce qu’une amitié masculine de qualité?

Amanda J. Rose, psychologue, travaille en tant que chercheuse à l’université du Missouri sur la façon dont les adolescents construisent et entretiennent leurs relations. Elle a remarqué que les garçons, et les hommes, adoptent un modèle d’amitié basé sur la proximité physique: leurs relations amicales reposent moins sur des confidences que sur des activités communes.

“Les filles et les femmes ont tendance à parler de choses plus intimes: elles discutent davantage des problèmes et se racontent les bonnes comme les mauvaises nouvelles. En tout cas, plus que les hommes. Les garçons et les hommes partagent aussi des informations entre eux, mais ils consacrent plus de temps aux activités communes comme le sport ou les jeux vidéo.”

Les révélations – l’échange de ragots, de pensées les plus intimes et de petits détails du quotidien – sont à coup sûr le critère d’une amitié féminine réussie. Chez les hommes, les choses ne fonctionnent pas tout à fait de la même manière.

“Les données montrent que les garçons peuvent être tout aussi satisfaits de leurs relations amicales que les filles, même en partageant moins de choses”, ajoute-t-elle.

Pour cela, les hommes qui se sentent isolés ne doivent pas forcément étaler leurs sentiments entre eux, mais ils ont besoin de s’impliquer plus activement dans l’organisation d’activités communes (et donc d’arrêter de charger leur femme de le faire).

C’est ce que fait Robert Garfield, le chercheur cité plus haut: il se met des rappels dans l’agenda pour penser à téléphoner à certains amis, surtout ceux qui habitent loin. Et il a fixé un rendez-vous régulier avec son meilleur ami, qu’il ne rate pour rien au monde.

“Avec Jake, nous faisons du sport et déjeunons ensemble deux fois par semaine. Si nous n’arrivons pas à nous voir, nous en souffrons et ça nous met de mauvaise humeur. Ça fait maintenant 37 ans que nous fonctionnons ainsi. Un ami proche, ça se mérite, mais les efforts en valent la peine.”

Cet article, publié sur le HuffPost américain, a été traduit par Valeriya Macogon pour Fast ForWord. 

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