Sélectionner une page

Chacun a pris ses résolutions. Qui de faire du sport ou d’arrêter de boire. La bonne résolution est à la fois une tradition et une inflexion. Calé sur le bout d’année, c’est un levier qui fera tomber les mauvaises habitudes du quotidien, l’ultime moyen de remettre dans le droit chemin un désir tordu par le poids des tentations constantes. 

Mais nos résolutions échouent. Elles ressemblent à la pensée magique qui s’imagine qu’à force de concentration, elle se matérialisera dans les choses qu’elle pense. La raison semble impuissante à étendre la durée de validité de nos vœux au-delà du jour de leur émission. Tôt ou tard, nous n’avons arrêté de boire qu’hier.

Le problème de toutes les addictions

Dans ces comportements apparemment irrationnels, une partie de nous semble prendre le dessus et nous faire agir contre notre intérêt malgré résolutions, désapprobation, conséquences sur notre santé. Nous sommes malades de nous rendre malades. C’est pourquoi l’OMS considère l’alcoolisme, l’anorexie ou plus récemment l’addiction au jeu vidéo, comme des troubles mentaux.

Cette approche médicalisante est un renversement de la vision traditionnelle qui parlait jadis en termes de vice ou de faiblesse, stigmatisant les toxicomanes. Nous en sommes revenus. La modernité a cessé de juger les valeurs pour se concentrer sur les faits; l’impuissance mentale a remplacé l’intempérance morale, l’hôpital le presbytère et l’école la prison. Mais les résolutions ne s’en tiennent pas davantage. Car si la morale aggravait le problème en culpabilisant les comportements, l’approche médicale paralyse l’individu en en faisant l’objet passif d’une maladie. Or le boire ou le fumer ne s’imposent pas à nous comme le diabète ou le cancer.

D’un extrême à l’autre

On est passé d’un individu malsain qui décide de tout à un individu malade qui ne décide de rien. Et chacun de continuer sur sa lancée.

Culpabilisation et déresponsabilisation sont en réalité les deux faces d’une même pièce consistant à voir dans l’addiction un mal à punir ou à traiter, et à condamner le point de vue de la personne dépendante qui, si elle boit, fume, joue, se prive de nourriture, estime que c’est bon, sans quoi elle ne le ferait pas. “Nul ne fait le mal volontairement” dit Platon. L’addiction est moins une perte de raison devant un désir irrépressible que la lutte entre deux désirs, deux biens, le bien de l’année et le bien du réveillon. Il se trouve que personne n’a gagné à 364 contre un.

La solution n’est pas dans la résolution

Plutôt que de se lamenter sur son impuissance, il faut donc plutôt se demander pourquoi l’on favorise un bien si local, si puissant et si dévastateur qu’on finit par s’y noyer. La question n’est plus celle d’un vice ou d’une maladie, mais d’un équilibre, d’une vision du monde que l’addiction a rétréci jusqu’au cercle vicieux. La résolution doit dénouer cette vision du monde, sans quoi elle n’est qu’apparence et mauvaise foi, comme toutes ces psychanalyses conduites dans l’unique but de prolonger une névrose.

Pour nous aider vraiment, les autres doivent trouver l’endroit par où pénétrer dans ce monde, recroquevillé mais pas irrationnel, moins pour le condamner ou l’analyser que pour le comprendre. C’est ce que révèlent les réunions des Alcooliques Anonymes, le système de sponsors et de thérapeutes qui sont souvent d’anciens “pratiquants”. Empathie pour élargir le chemin et non raison pour le corriger. Élargir une nouvelle vision du monde qui jugera soudain le cercle où elle s’était enfermée. Dès cet instant, la décision est prise, l’addiction abolie. Ça a toujours lieu maintenant.

À voir également sur Le HuffPost: Sans alcool, la fête est-elle moins folle?